LES ACTUALITÉS WWIRE

14/04/2020

130 mesures et un engagement sans mesure

 

Il faut avoir un cran certain pour faire face à un aréopage de « puissants » de l’immobilier et du BTP après avoir porté une loi qui les fait parfois… sourire jaune, et leur lancer « vous, ici, êtes responsables de 70 % des déchets produits en France. »

Ils sont hommes pour la plupart, « les mains dans les milliards » leur rappellera-t-elle.

Elle. Car devant ce parterre de cravates, c’est une jeune femme qui parle.

Brune Poirson, 37 ans, secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, vice-présidente de l’Assemblée de l’ONU Environnement, a reçu le 29 janvier 2020 la Pierre d’or du Jury, décernée par le groupe de presse de l’immobilier Immoweek.

Loin de la langue de bois, reconnaissant que « ça n’a pas été facile au début avec certains acteurs du secteur », elle se veut pourtant résolument positive et encourage à  voir le bâtiment comme « une banque de matériaux qu’on peut réutiliser », soulignant que les décideurs de l’auditoire sont « les porteurs de la beauté de la France, le secteur qui façonne villes et territoires. »

Cette position résume parfaitement une sincérité et une détermination exemplaires – qui n’ont pas manqué d’agacer parfois.

Parcours international

Née à Washington mais d’ancrage vauclusien – elle possède la double nationalité –, Brune Poirson enchaîne les grandes écoles : après prépa Lettres à Paris, Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, London School of Economics ,Harvard Kennedy School of Government. Beau parcours !

Ces études et leur sans-faute lui permettent de devenir, après une année à la National Endowment for Science, Technology and the Arts britannique, cheffe de projet à l’Agence française du développement en Inde. Elle poursuivra en travaillant pour Veolia Water India : directrice du développement durable et de la responsabilité sociale. Puis retour aux USA, à Boston précisément, où Brune Poirson est chercheuse en innovation sociale et responsabilité sociale des entreprises.

Tout ceci jusqu’en 2016, avant qu’elle ne soit élue députée LREM du Vaucluse en 2017 : mandat des plus éphémère puisqu’elle est aussitôt appelée au Gouvernement, mais qui lui donne tout de même la satisfaction de battre le suppléant de Marine Maréchal – qui signait encore Maréchal-Le Pen.

« Le réalisme, c’est tout sauf le renoncement »

Brune Poirson est alors parfaitement inconnue des médias comme du grand public, et le ministre auquel elle est rattachée, Nicolas Hulot, attire la lumière. Ceci ne semble pas gêner sa secrétaire d’État qui, discrète, apprend et travaille. Hulot, après sa démission fracassante en août 2018, est remplacé par François de Rugy qui devra s’effacer en juillet 2019. Depuis, elle est aux côtés d’Elisabeth Borne, qui la charge de présenter à l’Assemblée nationale le projet de loi anti-gaspillage.

Le discours de clôture de Brune Poirson, ce 21 janvier 2020, est l’inverse des interventions politiciennes classiques, précautionneuses ou boursouflées. Imagé, rationnel, il présente aux députés une heure de leur vie quotidienne quand les mesures auront été votées. Mme Poirson leur parle de leur douche matinale, des céréales de leurs enfants au petit-déjeuner, jusques et y compriss des couches du bébé. C’est peu protocolaire sans doute, mais la liberté de ton va chez elle de pair avec la conviction.

Elle ne cache pas que certains auraient voulu plus mais que l’irréalisme est dangereux autant que malhonnête. Il est facile de prôner de vertueuses « boucles de valeur positives ». Moins aisé de convaincre le secteur du BTP de participer financièrement à la multiplication des déchetteries, ou de faire passer un retour à la bouteille consignée – pour lequel elle s’est beaucoup battue également.

 

Politique, ton univers impitoyable…

Qui devient connu attire la critique. Le parcours éclatant de la jeune femme qui n’est pas du « sérail » (elle a été élue en mars 2019 vice-présidente de l’Assemblée des Nations unies pour l’Environnement pour un mandat de deux ans) ne suscite pas que des louanges. D’aucuns rappellent que Veolia a reçu le prix Pinocchio, ironiquement décerné par les Amis de la Terre pointant du doigt les multinationales aux mauvaises actions environnementales.

Ses pairs politiques ne sont pas toujours tendres non plus… Hubert Védrine, ancien ministre socialiste qui la défend, évoque « une forme de bizutage ».

Brune Poirson confirmera ironiquement aux sénateurs sa différence, leur lançant « Je suis jeune, je suis un peu idiote, j’ai moins d’expérience que vous, je ne suis pas politique »…

 

Qu’importe. Tenace, elle avance. Pas à pas – toujours ce rationalisme qui lui fait éviter tout effet de manche. Outre le recyclage et la gestion des déchets, elle est chargée de dossiers sensibles : le glyphosate, les perturbateurs endocriniens… On sent, à chaque fois qu’elle aborde ces sujets, une conviction forte. Elle ne pratique pas l’écologie de circonstance. Elle veut que l’économie circulaire s’impose. Quand elle martèle « le capitalisme du XXe siècle s’est fondé sur le gaspillage comme actif », ceux qui lui reprochent d’avoir étudié dans un « temple du libéralisme » (la London School of Economics and Political Science aux 19 Prix Nobel) se font moins virulents.

 

Et en plus, c’est une femme !

Parfois, c’est à se demander si les hommes ont bien quitté le siècle précédent : aujourd’hui encore, être du sexe autrefois dit faible prête à des remarques d’autant plus inacceptables qu’elles sont à sens unique.

C’est Philippe Bilger lançant sur CNews « une ministre comme Brune Poirson qui accessoirement a le mérite […] d’être très jolie. » Devant les réactions, le haut magistrat ajoute : « J’ai dit accessoirement. J’ajoute à sa compétence qu’elle est agréable à regarder, je suis prêt à subir toutes les foudres du monde, il n’y a pas de problème. »

Peut-être que si… Comment réagirait monsieur Bilger si Isabelle Rome* estimait à la télévision que notre Premier ministre est diablement séduisant avec son collier de barbe ?

Mais nous pouvons laisser Brune Poirson se défendre seule et lancer, au sénateur Gérard Longuet qui l’appelle « Madame le ministre », un ferme rappel à l’ordre : « Je suis absolument désolée mais je vous demande de m’appeler Madame la ministre. C’est comme ça. »

 

La « misogynie ordinaire », elle connaît. Lucide, elle a ce commentaire sur ce qu’on dit d’elle, beau raccourci de son parcours et de sa ténacité :

« Chez un homme, on dit que c’est de l’autorité, de la poigne, une envie d’avancer ; chez une femme, ça devient cassant. »

 

 

* Isabelle Rome, plus jeune juge de France à 23 ans, présidente de cours d’assises, haute fonctionnaire à l’égalité femmes-hommes du ministère de la Justice.

 

LES PARTENAIRES WWIRE